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| Quand Magic Bus est sorti en librairie (en Angleterre) et que les premières critiques ont paru dans la presse, il s’est passé quelque chose d’inattendu. Des « anciens » de la piste ont commencé à m’écrire. Ils étaient partis vers l’est dans les années 1960 ou 1970 et – après avoir lu le livre – ils ont entamé un nouveau voyage, mais seulement jusqu’au grenier, afin de mettre la main sur de vieilles caisses en carton et des journaux poussiéreux. En moins de deux mois, j’avais déjà reçu plus de cinq cents photos et assez de souvenirs écrits pour pouvoir entièrement refaire mon livre. Avec leur autorisation, j’ai entrepris de diffuser leurs récits, ainsi que ceux que j’avais déjà recueillis, dans des articles, des conférences et sur le site Internet www.magicbus.info. Résultat, une nouvelle profusion de lettres et de courriels : des grands-mères australiennes se reconnaissaient, toutes jeunettes, sur de vieux instantanés (« Ça fait tout drôle de voir dans le journal une photo dont vous ne soupçonniez même pas l’existence, sortie de nulle part au bout de trente et un ans »). Des soixante-huitards de Montreuil ou d’Orléans évoquaient le souvenir de la chambre bleu horizon qui les avait propulsés vers l’est, l’Asie, l’Orient. Un Américain m’a même demandé si je pouvais l’aider à retrouver son ancienne chérie (alors Rosa Muscat, si vous lisez ces lignes, je vous en prie, contactez-moi sur le site et je vous mettrai en rapport avec Dave).
Dans chacun de ces cas, la piste avait si fortement marqué ces voyageurs qu’ils voulaient partager – et de ce fait revivre – leur périple. Prenons un courriel arrivé d’Écosse. David Cooper mit dix années à atteindre l’Inde, quittant Crieff en 1968, interrompant son voyage pour faire ses études universitaires, passant quelque temps, en cours de route, avec Ginsberg sur l’île d’Iona et avec Donovan et Lennon aux États-Unis. Le maharishi le forma à l’enseigne-ment de la méditation transcendantale. R.D. Laing passa une nuit dans son appartement. « Mes voyages ont eu sur ma vie un effet indélébile, a-t-il écrit. À cause d’eux, il était rigoureusement impensable pour moi de travailler autrement qu’à mon propre compte. » Patrick B., qui vit aujourd’hui à Grenoble, m’a décrit son voyage jusqu’à Varanasi, en 1973, dans un vieux break Peugeot 404 : « J’étais un fan des Beatles et, pour moi, Rishikesh, et même l’Inde tout entière, étaient une espèce de Mecque. » Le récit de Chilton Thomson m’a ému, lui aussi. Quand les Khmers rouges menacèrent de détruire Angkor Vat, il démissionna de la banque londonienne où il travaillait, afin de partir à travers l’Asie, au volant d’un autocar, fermement décidé à voir ces temples avant leur disparition. « Jusqu’à la fin de mes jours, je me féliciterai d’avoir eu l’occasion d’errer autour des lacs de Band-e Amir et de voir Herat et Ispahan. » À la fin du trajet, il épousa une de ses passagères. « Nous sommes toujours ensemble, donc ma vie a été changée par ce voyage aussi sûrement que par un séjour dans n’importe quel ashram. » Deux Hollandais, une Québécoise et six Américains m’ont également écrit pour me dire qu’ils avaient convolé avec leur compagne ou compagnon de voyage.
Les photographies avaient une puissance d’évocation particulière. La nécessité de voyager le plus légèrement possible, avec des fonds limités et bien souvent pendant plusieurs années de suite, ne favorisait pas la présence d’un appareil de photo. Les objets de valeur avaient tendance à être volés ou monnayés. Le sable et la poussière esquintaient les obturateurs. La pellicule était coûteuse et – une fois utilisée – elle monopolisait une place précieuse dans le paquetage. Je me suis penché sur chacune de ces images, espérant y découvrir une mosquée ou une rangée de collines que j’avais moi-même eu l’occasion de voir au cours de mes pérégrinations.
Ce trésor de nouveaux souvenirs m’a aidé à mieux comprendre encore ce qu’il était advenu des hommes et des femmes qui étaient parti en Orient vivre leur Été de l’Amour. Ainsi, Verona Bass, la fille aînée d’un fermier sud-africain spécialisé dans le maïs, avait fui la bonne société des Afrikaans et sa pruderie en 1967. « Mon amie Nancy et moi-même nous étions retrouvées pendant un an tous les samedis après-midi à l’Odéon, afin de préparer notre évasion. Nous avions le sentiment que l’exotisme était dans l’air, qu’un phénomène inéluctable nous poussait vers l’est. » Aujourd’hui, Verona vit à Bath, où elle écrit de la poésie et milite en faveur de l’environnement, en s’efforçant de ne jamais douter que « all you need is love », que l’amour suffit. Vers la fin des années 1970, Joan Rippe a quitté la Californie pour venir en Europe, puis elle a poussé plus loin vers l’est, à mesure que sa curiosité et sa confiance en elle prenaient de l’ampleur. « À chaque détour du chemin, je me sentais tout à fait apeurée, souvent très seule, mais néanmoins absolument transportée par cette expérience. » En 1978, elle a interrompu ses voyages, afin de gagner de l’argent en travaillant pour la firme Bell Helicopter en Iran. Quand la révolution de Khomeiny a éclaté, c’est grâce à un pont aérien qu’elle a pu se retrouver en sûreté. Aujourd’hui, Joan dirige une entreprise de bâtiment à Santa Cruz et s’adonne à sa passion pour la danse du ventre, contractée à Téhéran.
C’est peut-être avec Sean Jones que j’ai échangé les propos les plus édifiants. Il m’a déclaré que l’expérience de ses voyages avait été « tout à fait incroyable », lui apportant « un profond épanouissement personnel, le bonheur et des avantages réels et durables. Bref, de l’or en barre ». Son histoire est, assurément, une des plus insolites qu’il m’ait été donné d’entendre sur la façon dont des aventures orientales ont pu être incorporées à des existences occidentales. Dans les années 1960, Sean quitta le Royaume-Uni avec cinq livres sterling en poche, afin de gagner l’Inde en auto-stop. Chemin faisant, il fut sauvé d’une insolation par un Irlandais qui représentait la firme Jaguar à Bagdad, capturé par des bandits pachtouns, se convertit au bouddhisme et construisit une maison et des écuries au Pakistan. En Iran, il fut arrêté pour possession de drogue, mais il s’évada de prison le jour où le Shah s’enfuit en Égypte, car des prisonniers mutinés se rendirent maîtres de la prison et s’ouvrirent la voie de la liberté à coup de masse et de levier. Après quatorze années en Asie, Sean arriva à la gare de King’s Cross à Londres avec dix pence en poche. Il fonda alors dans la capitale – avec un de ses anciens co-détenus de Mashhad – l’agence de voyages Reho Travel, spécialisée dans l’Australasie, laquelle connut un succès prodigieux avec, à son apogée, un chiffre d’affaires de dix-sept millions de livres. L’entreprise souffrit au moment de la première guerre du Golfe et Sean s’intéressa alors à la fondation et au soutien d’organisations humanitaires, notamment la campagne « Libérez le Tibet » et le Jamyant Buddhist Centre ; il organisa des tournées d’enseignement dispensé par Sa Sainteté le Dalaï Lama, partageant son temps entre l’Inde, le Tibet, le Pakistan et le Roussillon.
Au cours de nos conversations, Sean a insisté à d’innom-brables reprises sur le riche héritage social qu’ont laissé les Intrépides une fois de retour chez eux. « En dépit de tous ceux qui sont tombés en route, plusieurs milliers de voyageurs sont revenus en Occident, nantis de tout le poids de leur expérience qu’ils ont fait porter sur la société occidentale, en retrouvant leurs racines et en reprenant le fil de leur vie, car ils avaient bien intégré à leur existence ce qu’ils avaient appris en Inde. » Il ne fait aucun doute que le voyage en Orient a contribué à rehausser des existences individuelles, à faire fusionner les cultures occidentale et orientale et à disséminer les anciennes traditions spirituelles indiennes, notamment la philosophie bouddhiste, le yoga et la méditation. La piste a été un symptôme, un catalyseur et un sous-produit de la révolution des années 1960, ainsi qu’une quête du sens de la vie à travers la spiritualité orientale.
Le « voyage » par excellence de cette époque fut – pour beaucoup de gens – le plus grand de tous les apprentissages. « J’ai adoré presque tous les instants au cours desquels j’ai été chef d’expédition. C’est une expérience qui a radicalement changé ma vision de la vie », m’a déclaré Chris Weeks. Il était chauffeur de poids lourds Intertrek et il est aujourd’hui restaurateur d’antiquités dans l’ouest de l’Angleterre. « Mais je voyais bien que la plupart des gens n’avaient pas la moindre idée de la façon dont vit le tiers-monde, de la vraie misère qui règne là-bas, des privations, de la corruption, du manque de soins médicaux et d’eau. La vie, c’est vraiment ça. » Joan Rippe, elle aussi, pense avoir appris l’humilité en voyageant. « Suivre la piste, c’est peut-être ce que j’ai fait de mieux dans ma vie. Je suis revenue chez moi mieux armée pour comprendre les problèmes multiculturels. J’ai appris à apprécier l’islam et les cultures arabes. » Le Grenoblois Patrick B. partage ce sentiment : « Encore maintenant, je suis resté très influencé par cette époque, sa culture, son extraordinaire créativité musicale. L’Inde et le Népal sont restés à jamais gravés en moi à ce moment-là, au point que l’année de mes cinquante ans, j’ai pris un congé sabbatique et j’y suis retourné sac au dos, cheveux longs et barbe fournie, comme trente ans auparavant ! »
Les routards de cette période appartenaient à la génération du baby-boom ; ils avaient dix-neuf ou vingt ans, ils contestaient et se rebellaient, tout comme le monde autour d’eux. Ils ont atteint leur majorité en pleine révolution politique et sociale, parallèlement à la course à l’espace, alors même que Boeing abolissait les frontières et que la pilule mettait fin aux grossesses non désirées. Ils sont partis pour découvrir un nouveau mode de vie, gagnant tout seuls, en auto-stop, des kibboutz de Cisjordanie, vagabondant à travers l’Afghanistan, accueillis à bras ouverts à Bagdad. De nos jours, un de ces passeports occidentaux naguère respectés vous met en danger dans une grande partie de ce même Moyen-Orient. Aucun touriste sain d’esprit n’ira passer ses vacances à Mossoul ou à Kandahar. Les voyages des Intrépides ont bel et bien changé le monde. Et celui-ci a continué de changer, subissant des bouleversements spectaculaires qu’aucun d’entre eux n’aurait jamais imaginé.
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Magic Bus est publié par Editions Hoëbeke. Collection Étonnants voyageurs dirigée par Michel Le Bris.
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